Ivana Boris s’attaque au principe même de l’art. Fait troublant, ses photographies,
je dirais, ses œuvres, agissent, elles installent certains actes. Elles
recèlent une force douce, aussi irrésistible que l’érotisme, qui oblige
le cœur. Leur efficacité accuse le mensonge et bientôt la ruine des
données critiques jusqu’alors tenues pour inébranlables. Inventeur de
techniques, elle ébranle notre intuition du réel. Sa vie entretient une
tension continuelle entre une fureur de création que rien ne retient et
une méthode extrêmement rigoureuse, aux exigences presque incroyables.
Ivana fascine la mémoire, l’imagination, l’amour avec les choses que nul sans
elle n’aurait vues. Elle les impose sur toutes les visions où le jour a
bruiné une épidermure ou une moisissure, un calcaire rêche ou un marbre
lisse, une fissure pyramidale ou un trou d’un noir tribal et mortuaire.
Le plupart des artistes modernes livrent leurs batailles dans les
ateliers, et leurs systèmes structurels sont un moyen plastique de
reproduire des rames qui se déroulent au fond d’eux-mêmes. Ils
assaillent la société par des voies détournées, en opposant le réel
subjectif au conventionnel. Au contraire, Ivana Boris est
l’une des rares artistes modernes qui se soucie directement du monde
extérieur. Ce que j’appellerai son histoire naturelle est un acte de
poésie contre une approche rationnelle de la nature, celle que nous
trouvons dans les livres de science ou d’histoire de l’art. C’est
purement poétique et en ce sens on pourrait dire que c’est un acte
surréaliste.
Pour ma part, je ne suis pas de tout gêné par le fait
que des modes d’expression qui signifient beaucoup pour moi,
minimisation du rôle des objets, tactilité, absence de relief,
plasticité abstraite, soient ignorés ou même contredits par la
photographie d’Ivana.
Elle doit employer des images, des objets, tous les accessoires ou les
réalités du monde extérieur ; elle avertit, raille, prophétise,
dévoile des fantasmes supprimés de notre esprit. Sa conception c’est
que rien n’est en ordre, que l’ordre d’ici n’a rien à voir avec ordre
authentiquement humain, que nous sommes victimes de l’histoire. Son art
repose sur la notion d’un passé étrange, devenu fantasmagorique. Ses
œuvres sont de comptes rendus autobiographiques aux épisodes oniriques
et réels, de sa pérégrination d’un pays à l’autre.
Ma promenade
dans son monde imaginaire m’a ramené aux sources mêmes de l’humanité
par une sorte de chemin initiatique où chaque étape permet le
franchissement d’une barrière intérieure qui atteint au subconscient,
aux souvenirs culturels les plus lointains ou les plus proches.
Alain Renner
Vice-président de Sotheby’s France |